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L'Art et l'Argent, quand les tableaux parlent de Finance (2ème partie)

Retrouvez la 1ère partie de l'article L'Art et l'Argent, quand les tableaux parlent de Finance

 

LaRoulette_LouisDuboisLes casinos existaient déjà sous l'Ancien Régime et vont se développer dans les villes d'eaux et en bord de mer au XIXe siècle avec l'essor des grandes fortunes issues de l'industrie. Cette notion de jeu d'argent est cependant loin des vertus bourgeoises que sont le sens de l'économie et le sens de l'effort. Au XIXe siècle, la roulette se propage dans toute l'Europe, devenant l'un des plus célèbres et plus populaires jeux de casino [1].

Louis Dubois (1830-1880), peintre défenseur du réalisme, nous offre ci-dessous quelques joueurs attablés à la roulette avec un éventail d'attitudes et de physionomies qu'il individualise en portraits naturalistes. L'ensemble dégage une morosité lourde qui reflète bien l'état d'une frange de la bourgeoisie qui se réfugie dans des divertissements spécieux.

La littérature du XIXe siècle conforte cette représentation tragique du joueur que sa passion destructrice mène à la déchéance, à la ruine et à la mort. La figure emblématique en est « Le Joueur » de F. Dostoïevski, joueur pathologique lui-même.

Le tableau ci-dessous s'intitule « A l'aube », une oeuvre clé du Réalisme dans la peinture belge qui fit sensation au Salon bruxellois de 1875 en raison de sa thématique sociale et de son format monumental.

ALAube_CharlesHermansSon auteur Charles Hermans est né d'une famille bourgeoise n'ayant jamais fait obstacle à ses aspirations artistiques. Il s'agit d'un premier manifeste, tant par le sujet réaliste que par ses tendances sociales, réalisé sur un format précédemment réservé à la peinture d'histoire (les personnages sont mis en scène grandeur nature).

« A l'aube » oppose crûment le luxe bourgeois à la résignation des prolétaires, dans le Bruxelles du petit matin. L'opposition entre les deux parties du tableau est évidente. A droite, nous pouvons observer de riches noctambules qui s'amusent et dont le comportement trahit les excès ; à gauche, des ouvriers pauvres mais vertueux contemplent la scène. L'oeuvre fut, à l'époque, vivement débattue sans être cependant rejetée par la critique. Considérée comme le « clou » du Salon, l'oeuvre produit une émotion profonde due en partie à sa coloration sociale. Son succès sonne le glas de toute peinture conservatrice, constitue une étape de l'histoire de la peinture belge.

L'idéal bourgeois est une thématique largement diffusée dans cetteTousLesBonheurs_AlfredStevens exposition Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, notamment grâce aux toiles d'Alfred Stevens (1823-1906). D'un côté le bonheur bourgeois d'une épouse entretenue par son mari et lui permettant de se consacrer à ses enfants dans Tous les bonheurs.

De l'autre, le revers social de l'idéal bourgeois avec la disparition de l'époux et, avec lui, de la sécurité financière.

Au XIXe siècle, la femme demeure complètement sous la tutelle de son époux (un héritage du droit romain et napoléonien). Ne pouvant signer aucun document sans l'accord de son mari, il lui était difficile voire impossible d'administrer ses propres biens.
LaVeuveEtSesEnfants_AlfredStevensEn Belgique, ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que les veuves purent bénéficier d'une pension spécifique pouvant leur assurer une subsistance.
Au final, cette exposition est une belle occasion de confronter les conséquences sociales de l'industrialisation et d'établir des comparaisons intéressantes entre la population en Belgique et en France à travers le XIXe siècle.

A ce titre, je profite de la fin de cet article pour vous signaler une prochaine exposition : Les Rothschild en France au XIXe siècle du 20 novembre 2012 au 10 février 2013 à la Bibliothèque Nationale de France (site Richelieu) :

Lorsqu'en 1811, James de Rothschild arrive en France, il a 19 ans. Son talent dans les affaires le désigne rapidement comme un des acteurs éminents du monde de la haute banque. Avec lui, des banquiers, venus de toute l'Europe, vont faire de Paris une grande place de la finance, et participer à la révolution industrielle.
A travers le destin de cette famille, c'est l'histoire du premier XIXe siècle qui est évoquée, du Premier Empire aux prémices de la République... Qui sont ces entrepreneurs qui s'engagent dans l'industrie, les matières premières, les transports ? Qui sont ces esthètes qui animent, autour d'eux, une riche vie artistique ? Qui sont ces « philanthropes » qui soutiennent la recherche médicale, ou oeuvrent pour la promotion d'un urbanisme inspiré des théories de l'hygiénisme ? C'est le portrait de cette haute finance éclairée que l'exposition esquisse à travers le portrait de James et de ses quatre frères... Personnages qui marquent leur temps, mais personnages qui font également naître, sous la plume des Stendhal, Balzac ou Zola, des figures de fiction, qui vont marquer l'imaginaire de l'argent en France.

 

Christine NEVEU - Juin 2016

 

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[1] Le saviez-vous ? La première roulette a été conçue au 17ème siècle en France, par le mathématicien Blaise Pascal, qui était inspiré par sa fascination des dispositifs à mouvement perpétuel. Le jeu a été joué dans sa forme actuelle à partir de 1796 à Paris.

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