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Au XIIème siècle, l’Ordre des Templiers invente la lettre de change

Grands innovateurs en terme de circulation financière pour faire face aux dépenses de leurs activités militaires en Orient et aux frais de fonctionnement de l'Ordre, les Templiers sont notamment à l’origine du bon de dépôt et de la lettre de change.

Lettre_de_change_Templiers

 

De quoi s’agit-il ?

La lettre de change est un écrit par lequel une personne appelée tireur, donne à une autre personne appelée tirée, l'ordre de payer à une époque déterminée une somme d'argent à une troisième personne appelée bénéficiaire.

Quelle histoire ?

Emprunte de bon sens et toujours applicable au XXIème siècle, la lettre de change semble exister depuis la nuit des temps.

L’Histoire attribue son invention à différents peuples et à différentes époques. De l’antique Athènes du IIIe siècle avant notre ère, aux Juifs chassés de France par Philippe Auguste à la fin du XIIe siècle, l’échange commercial a parfois retenu des méthodes s’apparentant à la lettre de change. Son existence légale n’apparaitra néanmoins qu’en 1462 sur ordonnance de Louis XI.

C’est pourtant trois siècles auparavant que s’appliqua réellement son usage commercial industriel. Et, quoi qu’il n’ait fait que synthétiser et développer d’anciens usages de commerces, il est envisageablen’est pas faux d’écrire que la lettre de change fut inventée au XIIe siècle par l’Ordre des Templiers.

A cette époque deux éléments significatifs ont favorisé l’essor du commerce : d’une part, l’Europe connait une paix relative, d’autre part, les croisades ont ouvert un nouveau marché, l’orient.

D’usage majeur pour le commerce, la lettre de change fut néanmoins appliquée en premier lieu pour le bien-être des voyageurs.

En effet, les Templiers avaient installé près de dix-mille commanderies [1] en Europe et en Terre Sainte, et l’une de leurs priorités était d’assurer une protection aux pèlerins qui traversaient l’Europe et la Méditerranée pour atteindre Saint Jacques de Compostelle, Rome ou Jérusalem.

Afin d’éviter aux pèlerins de transporter leur or, et par conséquent d’être la cible du brigandage, l’Ordre prévoyait qu’ils puissent déposer leurs biens au moment de leur départ.

Au dépôt de ses biens, le frère trésorier remettait au pèlerin une lettre manuscrite et authentifiée sur laquelle était inscrite la somme déposée. Cette lettre prit le nom de lettre de change.

Arrivé à destination, le pèlerin pouvait récupérer, au sein d’une commanderie templière, l’intégralité de son argent en monnaie locale, en échange de cette lettre.

Les frais de fonctionnement de l’Ordre n’étaient pas neutres, loin s’en faut !

En vertu des lois dictées par l’Ancien Testament, à savoir « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour l’argent, ni pour vivres, ni pour aucune chose qui se prête à intérêt », l’Ordre des Templiers ne pouvait exercer l’activité d’usurier, et par conséquent toucher des intérêts sur le service qu’ils rendaient aux pèlerins.

Afin de contourner cet interdit, et sous prétexte de valorisation des monnaies par le change, la valeur du montant remboursé était inférieure à celle de la somme déposée initialement.

 

sceaux_templiersLes Templiers venaient d’institutionnaliser le service du change des monnaies.

Initialement défini pour les particuliers, l’usage de la lettre de change fut rapidement étendu aux marchands qui, à cette époque, profitaient d’un essor du commerce favorisé par la grande poussée démographique du XIIIe siècle, la paix relative que connaissait l’Europe, et par ce nouveau marché qu’ont ouvert les Croisades : l’Orient.

La protection des marchandises durant leur périlleux voyage était également assurée par l’Ordre, mais ceci est une autre histoire…

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La lettre de change, désormais dématérialisée, qui s’applique en France et que l’on connait sous le trigramme ‘LCR’ [2], revêt un caractère plutôt domestique.

Son usage est soit celui d’un moyen de prévision et de sécurisation des encaissements futurs, soit celui d’un moyen de crédit par escompte bancaire.

En effet, dans la mesure où elles sont payables à terme, les lettres de change sont aussi des instruments de crédit.

La lettre de change s’applique parfois au commerce international, mais plus rarement car elle n’a pas la même valeur contraignante dans tous les Etats. Elle se manifeste généralement via un autre moyen de paiement plus complexe, le Crédit documentaire.

Une règle de bon sens, relevée en son temps (début du XIXe siècle) par l’économiste Français Jean-Baptiste SAY, explique à la fois le succès des Templiers et la forte propension domestique actuelle : « Pour pouvoir se servir de lettres de change, il faut qu'il s'établisse auparavant des relations fréquentes, et qui permettent de traiter autrement que par des échanges faits de la main à la main. Il faut une poste aux lettres, un langage commun, des mœurs analogues entre les nations qui trafiquent entre elles. Tout cela n'existait point dans l'Antiquité. »

Quel futur ?

Aujourd’hui se pose la question de sa promotion dans l’Euroland ou comment institutionnaliser un mécanisme ancien et performant dans l’univers de dématérialisation international SEPA ?

Les institutions financières internationales réussiront-elles à intégrer, dans nos langages et us communs, l’outil hérité de nos ancêtres commerçants ?

Ou bien l’adapteront-elles aux nouvelles mœurs de la sphère financière ?

Espérons toutefois que son industrialisation rencontre, dans ce nouveau cadre, plus de succès que le VCOM [3].

 

Florent NEVEU - Mars 2014

 

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[1] Une commanderie est un établissement foncier appartenant à un ordre religieux et militaire au Moyen Âge. Placée sous la responsabilité d'un commandeur, c'était le lieu de vie d'une communauté de frères, de chevaliers et d'affiliés

[2] Lettre de Change Relevée

[3] Le Virement Commercial a été conçu avec pour objectif de remplacer LCR, BOR, chèque ou virement

 

 

Sources

  • Dictionnaire de l'économie politique, Volume 2 de Charles Coquelin, Guillaumin et Cie., 1854
  • Code de commerce Clament frères, 1808
  • Les Templiers de Michel Lamy, Pocket, 2001
  • Marchands et banquiers du moyen âge de Jacques Le Goff, P.U.F., 1956

 

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