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Quentin Metsys - Le prêteur et sa femme (Anvers, 1514)

A travers une scène de la vie quotidienne, Metsys dépeint la naissance du métier de banquier et fixe les enjeux moraux d'une activité en pleine mutation, dévoilant au passage les rapports qu'entretenaient les Hommes du Moyen Age avec l'Argent.


metsys_le_preteur_et_sa_femme_300x300Quentin Metsys est un peintre flamand actif entre la fin du XVème et le premier tiers du XVIème siècle. Etabli à Anvers de 1491 à sa mort en 1530, il fut le témoin de l'essor économique considérable de la ville qui était l'un des principaux lieux d'échange entre l'Europe du Nord (essentiellement la Baltique et la Flandre) et l'Europe du Sud (l'Italie et le bassin méditerranéen). Essor commercial fondé sur l'activité débordante des foires, carrefour d'échanges marchands entre les villes et les campagnes. Essor financier par les besoins croissants de change entre les multiples monnaies qui se croisaient lors de ces foires.

Car ce que décrit Metsys dans son tableau Le Prêteur et sa femme en 1514, n'est autre que la naissance du métier de banquier, qui à l'époque regroupait deux facettes : le changeur et le prêteur.


L'activité de Change au Moyen Age


Au Moyen Age, il n'existe pas de monnaie unique, mais une multitude regroupée en deux catégories qui cohabitent sans difficulté :

  • les monnaies réelles, que l'on utilise pour payer, et que l'on distingue en trois sous-ensembles :
    • les monnaies seigneuriales en argent (comme le denier, l'obole ou la maille) frappées localement par un seigneur sur son fief,
    • les monnaies royales en argent (le gros d'argent) ou en or (l'écu),
    • les monnaies internationales (le florin notamment, réputé pour sa stabilité)
  • les monnaies de compte qui servent à fixer les prix des marchandises et à tenir des comptes, comme la livre ou le sous.

Dès lors, face à cette multitude de monnaies, il est facile de comprendre pourquoi changeurs, marchands et monnayeurs vont jouer un rôle central dans les échanges monétaires médiévaux, et ainsi façonner la circulation des espèces grâce à leur connaissance des monnaies et leur présence sur les lieux de commerce.

Les Acteurs du Change monétaire au Moyen Age


Au Moyen Age, il n'existe pas d'institution ressemblant à notre marché des changes actuel, et répondant à ce qu'on appelle aujourd'hui une logique de marché. C'est, la plupart du temps, le souverain local qui fixe par voies d'ordonnances le cours des différentes monnaies en circulation sur son territoire.

Trois acteurs définissent en fait la production et la circulation des monnaies au Moyen Age :

  • Le souverain décide de manière arbitraire de la quantité, du type (le motif) et du pied (sa qualité, liée à sa quantité de métal) de chaque pièce frappée sur son territoire. Il fixe également la valeur en monnaie de compte des pièces nouvellement émises. Ses décisions sont alors rédigées sur des ordonnances transmises ensuite au maître des monnaies.
  • Le maître des monnaies, chargé d'exécuter les ordonnances de frappe dans son atelier, est désigné par le souverain. Son rôle est d'acheter le métal au cours donné par le souverain.
  • Le changeur de monnaies échange des monnaies n'ayant pas cours légal sur un territoire contre des monnaies autorisées par le souverain, ainsi que des grosses monnaies contre des petites. A ses débuts, son activité est scrupuleusement encadrée par le souverain, dont il applique les ordonnances fixant le cours des différentes monnaies, et perçoit une rémunération en échange de ce service. La profession dispose d'une exclusivité pour les opérations sur les monnaies. Seules les tables de change bénéficiant d'une concession seigneuriale ou royale ont droit d'exercer.

Les changeurs tiennent donc une place centrale dans la cité et dans les échanges commerciaux au Moyen Age. Progressivement, ils vont devenir des hommes d'affaires indépendants, en même temps qu'ils vont acquérir le droit de fixer un cours des monnaies différent de celui édicté par le souverain, basé davantage sur sa qualité intrinsèque. Ainsi va naître une conscience monétaire reflétant le Marché, qui va bientôt consacrer sa victoire sur le prix légal fixé par le Prince.


Par ailleurs, bien souvent, la distinction entre changeurs et marchands s'estompera de plus en plus, et leur indépendance s'établiera d'autant plus dans des cités dynamiques et des carrefours commerciaux européens.

Prêteur, un métier controversé


Avec son indépendance, le changeur devient aussi prêteur, métier hautement controversé dans la société médiévale. L'Homme du Moyen Age est en effet obsédé par le salut de son âme. Or, le prêt à intérêt est fortement décrié par l'Eglise, à cause de son évidente proximité avec l'usure, qui n'est qu'un prêt à un taux d'intérêt « abusif ».


Si l'Eglise Romaine tolère du bout des lèvres le prêt à taux d'intérêt, qui n'est pas formellement interdit par la Bible et dont le recours a traversé les sociétés humaines depuis la Mésopotamie jusqu'à l'Empire Romain, l'usure est quant à elle totalement condamnée par l'Eglise depuis le Concile de Nicée (325), en s'appuyant d'abord sur l'Ancien et le Nouveau Testament, puis sur la critique de la Chrématistique d'Aristote lorsque ses traités de Morale (L'Ethique à Nicomaque et L'Ethique à Eudème essentiellement) seront redécouverts en Occident au cours du XIIème siècle.

Un Tableau moralisateur


Comme nous l'avons dit, nous sommes ici à la période charnière dans l'histoire de l'Occident chrétien où apparaissent les métiers de l'argent, avec des hommes vivant uniquement du produit de l'argent des autres, sans être eux-mêmes producteurs de richesses.


Un prêteur pouvait donc vite tomber dans l'usure si sa moralité défaillait. Car si Mammon est l'ange de la Richesse, il est aussi le démon de l'Avarice. Et l'on en revient au tableau de Metsys qui expose de ce point de vue un fort contenu allégorique et moralisateur.


Metsys utilise en effet l'épouse du Prêteur pour porter ce jugement moral sur l'activité de son mari. Si le Préteur est tout absorbé à peser et compter les pièces de monnaies, sa femme est penchée vers lui, le visage triste et le regard désapprobateur. Ses mains effeuillent un livre d'heures qui dévoile une représentation de La Vierge à l'Enfant, tandis que celles de son mari manipulent des pièces d'argent... Le rappel est clair : la Morale chrétienne doit contrôler l'usage de l'argent.


A ce titre, il est bon de rappeler que Metsys peint Le Prêteur et sa femme en 1514, soit à peine trois ans avant que Luther ne placarde ses 95 Thèses sur les portes de la chapelle du château de Wittenberg, qui marqueront le début de la Réforme protestante, et tout juste 31 ans avant que Jean Calvin ne publie sa Lettre sur l'Usure (1545), dans laquelle il sera le premier à légaliser la pratique du prêt à taux d'intérêt.


Quentin Metsys peint donc ici autant la naissance du capitalisme en Flandre que les prémisses d'un conflit moral et religieux qui va enflammer l'Europe pour longtemps.

 

 

Vincent VEAUCLIN - Juin 2014

 

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Pour plus d'informations sur Le Prêteur et sa femme, un excellent article sur Ichtus.

Copyright reproduction du tableau : © Musée du Louvre, Paris. Œuvre originale : 1514 - Huile sur bois / 70,5 x 67 cm

 

 

 

 

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