Citizen Can

Français

Le monde de demain ne sera pas le fruit de nos réactions, mais celui de nos créations

La crise que nous connaissons actuellement s’inscrit dans notre quotidien lorsque les médias évoquent les problèmes qu’elle pose. Mais elle disparaît aussi rapidement du paysage dès lors qu’on évoque les solutions qui permettraient de la résoudre durablement. Les monnaies complémentaires ou libres pourraient être une voie de solution ?

Je voudrais partager avec vous une vidéo publiée en Janvier 2011 que je viens de découvrir sur le site de TEDx Paris (conférence consacrée à « la puissance des idées pour changer le monde »).

Amoureux de l’innovation, Jean-François Noubel se dirige en 1995 vers les nouvelles technologies. Il fut l’un des fondateurs d’AOL France, puis dirigea plusieurs « dot com ». Il a publié en 2004 un livre en copyleft, « Intelligence collective : la révolution invisible ».

Connu pour sa pensée visionnaire sur les monnaies libres, Jean-François vient de créer en 2011 l’Institut des monnaies libres dont l’objet est le développement d’économies durables.

                                                                                                                                                             Dans cette vidéo, Jean-François Noubel nous fait partager sa vision des monnaies libres. En 13 minutes, il va aller au-delà des monnaies complémentaires, pour nous parler des monnaies libres.

A travers l'expérience de la paille, il prouve que la respiration devient un exercice pénible qui demande toute notre concentration. Pour mieux respirer, pourquoi ne pas voler les pailles des voisins ? Ou bien vendre des pailles ?…

C'est la situation que vit la plupart des personnes avec l'argent : il manque partout, à tout le monde.

Aujourd’hui, une brèche s’est ouverte dans le monopole de l’argent rare : il existe des monnaies complémentaires.

Le concept des monnaies complémentaires est facilement compréhensible pour nous car celles-ci “complètent” notre système monétaire actuel. Par exemple, lorsque votre compagnie aérienne vous offre des Miles et que vous les utilisez pour commander un billet d’avion, vous utilisez une monnaie complémentaire. Certes, cette monnaie complémentaire existe en parallèle de la monnaie classique mais elle n’est pas créée par les banques. Remarquez au passage qu’elle change votre façon de consommer : elle vous oriente vers la même compagnie aérienne, d’où le nom courant de « points de fidélité ».

Au début des années 1990, il y avait environ 300 monnaies complémentaires dans le monde, il y en a aujourd’hui plus de 5 000 ! C’est donc un vaste sujet sur lequel nous pourrons revenir dans un autre article. Revenons donc à la prestation de Jean-François Noubel…

Parmi les monnaies complémentaires, de nombreuses ont une vocation sociale. Il s’agit des « monnaies sociales » : en aidant des personnes âgées, je gagne des crédits pour que mon grand père puisse être aidé à son tour dans son quartier. Cela ressemble au troc, non ?

C’est aussi le système « Fureai Kippu » au Japon : les membres de la famille qui vivent loin de leurs parents peuvent gagner des crédits en offrant assistance à une personne âgée de leur communauté locale. Les crédits sont alors envoyés à leurs parents ou convertis pour une aide locale : le  « Fureai Kippu »  est donc une « monnaie locale ». Il y a 487 systèmes de ce type au Japon, qui viennent en aide à des centaines de milliers de personnes. L'utilisation de monnaies locales a fortement augmenté dans les trente dernières années. Aujourd'hui, plus de 2 500 systèmes de monnaies locales sont utilisés à travers le monde.

Mais là, Jean-François Noubel nous emmène vers un concept plus abstrait. En effet, dans leur philosophie, les monnaies complémentaires restent monolithiques — une seule monnaie pour tout faire — et fondées sur l’économie de marché (réciprocité/symétrie immédiate : je te donne quelque chose, tu me donnes de la monnaie en retour).

L’économie de marché étant la seule chose que nous connaissons depuis notre enfance, c’est notre seul référentiel possible.

Les monnaies libres sont plurielles.

Elles fonctionnent par constellations, ne servent pas qu’à échanger des biens, ne s’inscrivent pas exclusivement dans l’économie de marché. Elles permettent à des flux de richesse de se construire en spirales vertueuses. Mais tant qu’on n’a pas joué avec elles, c’est aussi abscons que l’était Internet pour le grand public en 1995. Aucune conférence, à l’époque, n’aurait pu permettre de comprendre la réalité d’aujourd’hui. C’est seulement après avoir goûté aux monnaies libres que les gens se rendent compte à quel point c’est simple et évident. La rupture de paradigme est dans les monnaies libres, pas dans les monnaies complémentaires, c’est donc là que nous emmène Jean-François Noubel.

Pour finir cet article, je voudrais citer Bernard LIETAER, Professeur d’université, ancien haut fonctionnaire de la banque centrale de Belgique responsable du passage à l'euro, membre du club de Rome, spécialiste des questions monétaires internationales. Il est aussi l’un des défenseurs les plus connus des monnaies complémentaires, et en particulier régionales :

« Ma thèse est que ce système est devenu structurellement fragile parce qu’il est systémiquement instable. Je vous propose une métaphore pour illustrer mon propos : imaginez une voiture qui n’a pas de frein, dont le volant ne fonctionne pas bien, et avec laquelle je vous propose de traverser les Alpes… J’ignore quand, et à quel moment surviendra l’accident, mais je sais de façon certaine qu’il aura lieu. Et lorsque celui-ci se produit, tout le monde accuse le conducteur. Mais personne ne parle de la voiture qui, vous l’avez compris, symbolise dans cette histoire notre système monétaire : celui-ci montre de graves signes de dysfonctionnement, mais nous sommes pourtant prêts à nous ruiner pour essayer de le reconstruire à l’identique!»

Il est nécessaire aujourd’hui de reconnaître et d’accepter que le système ne fonctionne pas convenablement. Comme dans l’exemple du Monopoly de Jean-François Noubel, avec le phénomène de condensation monétaire et la loi de Pareto en démonstration, la structure du jeu nous mène inexorablement vers l’enrichissement d’une partie des joueurs face à la sous-monétarisation de l’autre partie. Les monnaies libres permettent de reconsidérer la richesse et l’échange afin qu’ils servent l’humain et la planète dans toutes leurs dimensions. Il s’agit d’encourager la circulation des richesses et leur fluidité.

Le monde de demain ne sera pas le fruit de nos réactions, mais celui de nos créations.

Après tout, la monnaie n’est qu’un outil. Alors, cela vaut bien la peine de s’y pencher, non ?

 

Christine NEVEU - Janvier 2015

 

^ Haut de page