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La Crise Déifiée

La crise est partout. Elle envahit notre quotidien, influe sur notre raisonnement et délimite notre horizon. Nous lui attribuons tous nos malheurs et, par effet collatéral, nos rares succès. Elle borne notre faculté de pensée et notre libre arbitre, soumettant nos actions à sa volonté. Est-elle pour autant devenue notre nouveau Dieu ?

Ce titre pourrait être porteur de confusions, alors clarifions : Déifier c’est imaginer qu’un être ou une chose est divine. La crise peut-elle être déifiée ? Telle est la question que je soulève ici.

Certes, notre crise financière semble dépourvue de certaines propriétés nécessaires à sa condition divine. Effectivement, convenons qu’à ce jour, personne ne la considère omnisciente ou éternelle, pas plus qu’on ne l’imagine essence de la vie.

En effet, l’homme est à l’origine de la crise et non le contraire. De plus, la Nature – au sens d’environnement biophysique – lui échappe et, plus généralement encore, l’ordre de toute chose la dépasse.

La crise n’apparait donc pas comme absolue.
Et pourtant...

Aujourd’hui, une majeure partie de la population mondiale, hommes et femmes de toute condition, lui attribue nombre de ses propres souffrances ou réussites. Pour ceux-là, elle influence leur avenir,  fléchit leur destin et, par la même, revêt de nombreuses qualités qui la rapprochent du statut divin.

Cette confusion fait que l’Homme s’installe dans une relation immature de dépendance à la crise, accusant celle-ci des maux qui le frappent et ce, sans même chercher à en saisir la nature.

Il suffit, par exemple, d’écouter nos femmes et nos hommes politiques pour trouver dans leurs discours des arguments dignes de prédicateurs du Moyen-Age.

Non pas que la crise n’ait aucun impact sur nous, bien au contraire, mais cet impact est-il du fait de sa nature ou de l’idée que l’on s’en fait ?

Une démonstration nécessite tout de même quelques preuves.
La crise serait soit réalité, soit imaginaire.

C’est là, à mon sens, la première similitude possible entre Dieu et la crise, soit deux entités dont on ne saurait affirmer si elles sont réalité ou vues de l’esprit. Cela se confirme au travers d’autres analogies, par exemple :

  • Leur essence dépasse l’entendement humain, tel un mystère que chacun interprète différemment, qu’il s’agisse de religieux ou d’économistes réputés. Le traitement chaotique de la crise par les médias ajoutant encore à la confusion.
  • Ils sont immatériels. La crise, elle aussi, n’a pas pris corps et ne peut être représentée autrement que par l’imaginaire : Dieu, en éclair ou en vieillard barbu, la crise en diagramme ou en courbe plongeante.
  • On les reconnait seulement par leurs propriétés ou leurs effets. Nous leur attribuons des œuvres et des actions mais jamais d’intentions ni d’émotions.
  • Tout comme Dieu, la crise est omniprésente, elle possède le don d’ubiquité, elle agit au même instant sur tous les continents. Elle est à la fois proche et lointaine, impénétrable.
  • L’un et l’autre sont omnipotents, punissant les uns, récompensant les autres. Dieu provoque fléaux et miracles. La crise, selon certains, est responsable de la récession, l’instabilité politique, la chute de l’emploi, la misère, la dégradation de la santé, la mort ; d’autres lui accordent des vertus prolifiques pour certaines institutions financières ou  pour la croissance économique de grandes nations.
  • Ils ont leurs prophètes. Moise, Jésus, Mahomet pour l’un, Nouriel Roubini, l’OCDE pour l’autre.

Cette liste des analogies n’est pas exhaustive et pourrait certainement être complétée. Mais elle suffit déjà à mettre en exergue une idée que défendent les penseurs du courant rationaliste qui, eux, voient en Dieu une manière de désigner ce que nous ne comprenons pas. Et pourtant…

Vers l’absolu... et au-delà !

Et si la greffe prenait ? Laissons passer quelques milliers d’année, c’est un minimum. Laissons également à l’homme  le soin de détruire définitivement la nature.

Imaginons donc que, d’ici quelques centaines de siècles, la crise financière mondiale ait trouvé sa place dans un panthéon.
Telle une déesse, elle personnifierait une force qui, avec la disparition de la sphère biologique, étendrait son influence sur l’Homme à tout son environnement.

Quand bien même, elle ne saurait être le Dieu majuscule.

En effet, la Crise n’est pas la cause première mais seulement une résultante de la Mondialisation, elle-même sous-jacente au Capitalisme, lui-même concept à la fois Economique, Sociologique et Politique. Voilà une trinité qui pourrait faire sens.

L’humanité glisserait ainsi, telle l’Histoire qui se répète, du panthéon polythéiste au Dieu unique avec, comme péché originel fondateur, Madoff croquant « Big Apple » au pays de la liberté.

La seule révolution – mais elle serait majeure – c’est que la Femme ne porterait aucune responsabilité dans la dégradation de l’âme humaine.

Nous n’en sommes pas encore là, mais pourtant certains prophètes l’ont annoncé en leurs temps, tel Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1970 qui dénonçait dans l’introduction de son « Manifeste Radical » : « Les esprits se soumettent à la force des choses, et y cherchent des excuses à leur démission. La force des choses, aujourd’hui et pour nous, c’est la loi économique. Elle déblaie, et déjà colonise l’avenir. Maîtresse du jeu, assurée d’une sorte de monopole sur les aspects essentiels de nos revenus, de notre environnement, de notre rôle même, elle risque fort de sacrifier nos plus précieuses valeurs à sa logique mécanique, immorale et de prendre, elle aussi,  un caractère totalitaire. »

Il s’agit bien là d’un quasi absolu (« Force des choses ») qui nous effraie. Or, « c’est d’abord la crainte qui a créé les dieux » (Pétrone, 1er siècle).

Florent NEVEU - Avril 2015

 

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